Zone(s) d’ombre(s)…

Un peu circonspect après la lecture du dernier Thomas H. Cookles liens du sang, je me suis quand même laissé tenter par Les ombres du passé, ouvrage récemment réédité en poche.

A l’instar de nombreux romans de l’auteur étatsunien, ce titre se propose d’explorer les thèmes des relations familiales, du poids des non-dits et des dissimulations de toutes sortes sur celles-ci ainsi que sur la construction de l’identité de l’individu. Enième déclinaison sur le thème du retour du fils prodigue, Les ombres du passé s’ancre dans le Sud rural, en Virginie Occidentale exactement.

Roy Slater, le narrateur-héros, est un homme qui approche la quarantaine. Installé dans le nord de la Californie, enseignant, célibataire et solitaire, il revient au bout de 20 ans à Kingdom County afin de veiller sur son père Jesse, atteint d’un cancer en phase terminale. Une forme de retour aux sources que Roy s’impose car, non seulement son père est un homme dur, rustre et peu avenant mais encore les relations entre les deux individus n’ont jamais été très bonnes. Ils sont, du moins en sont-ils persuadés l’un comme l’autre, trop différents ou opposés. Ce n’est d’ailleurs pas la situation actuelle qui convaincra Roy du contraire.

En outre, le départ du héros a été précipité par un fait divers ayant sonné le glas de sa famille: Archie, son frère, s’est suicidé en prison après avoir avoué le meurtre des parents de la petite amie avec laquelle il projetait de s’enfuir. Peu de temps après ce drame, et conséquemment à celui-ci, la mère de Roy, dévastée par le chagrin, s’est littéralement laissée mourir.

Redécouvrant, au cours d’un séjour qui s’annonce pour lui aussi long et douloureux que la maladie de Jesse, les lieux de son enfance, Roy est amené à revoir Lonnie Porterfield, un ancien « camarade » de lycée et surtout fils de l’autoritaire shérif Wallace Porterfield à qui il a succédé dans les fonctions de représentant de la Loi, comme par une sorte d’hérédité monarchique. Le hasard faisant mal les choses, Roy se trouve à accompagner Lonnie pour l’identification d’un homme retrouvé mort à Waylord, sorte de massif de collines escarpées, accidentées où la population semble vivre comme avant la Grande Dépression, d’autant que les mines, unique ressource de cet endroit hostile, ont fermé depuis bien longtemps. C’est également à Waylord que vit toujours Lila, le premier et seul amour de Roy, qui l’avait abandonné suite au meurtre perpétré par Archie. Une douleur toujours vive pour le survivant des fils Slater qui n’a toujours pas compris cette rupture.

A partir de ce moment, Roy est, pour ainsi dire, rattrapé par le passé, s’avérant être d’une étrange actualité, tout comme il se sent poussé par la volonté de savoir vraiment ce qui est arrivé 20 ans plus tôt…

Grâce à une narration habile, mêlant dans une même voix le présent et le passé, Cook réussit un roman dans lequel on avance agréablement tout en étant surpris par la complexité et les ramifications d’une intrigue dense. En effet, et c’est un des atouts des Ombres du passé, le lecteur n’est jamais égaré entre le récit cadre qui se déroule en 1984 et le(s) récit(s) enchâssé(s) situé(s) majoritairement en 1964.

Les souvenirs du (des) drame(s) ancien(s) ressurgissent à l’occasion des réflexions, notamment lors de ces longs moments pendant lesquels il veille un Jesse certes mourant mais animé d’une rage intérieure bien réelle, ou encore lorsque les événements ou les paroles présentes les ravivent.

En outre, l’analyse extrêmement fine et précise des relations entre un père et un fils qui, on le comprend petit à petit, sont plus de parfaits inconnus l’un pour l’autre que de réels opposés ajoute au plaisir éprouvé à suivre une intrigue alambiquée mais terriblement cohérente.

De plus, Cook insiste habilement sur l’importance des non-dits et de la dissimulation: des faits, des fêlures anciennes ou récentes, des sentiments. Il faut dire que le tout est véhiculé par des personnages que l’auteur a campé avec brio. Des personnages détestables, à l’image de l’atrabilaire Wallace, touchants de sensibilité comme Lila ou lucides et modestes tel le vieux Docteur Poole.

Mais, ce roman (et son auteur) n’en reste pas là et on retrouve comme dit précédemment d’autres thématiques déjà entrevues chez Cook, comme l’importance de l’hérédité familiale, le poids du lien paternel sur celui qui cherche à s’en affranchir, les réflexions sur le(s) choix qui nous est (sont) offert(s) et, surtout, le degré de responsabilité personnelle face aux conséquences, immédiates et différées de ceux-ci.

On s’approche donc bien souvent d’une forme de naturalisme ici tant la nature rude et sauvage semble à l’unisson des êtres. Et, encore une fois, Cook nous rapporte cela sans trop forcer ses effets.

Finalement, si les ombres du passé occultent la lumière du présent, chaude et paradoxalement pâle pour un roman qui se déroule en plein été, cette dernière les éclaircit un peu. Des ombres qui finiront peut-être par se dissiper lorsque les lueurs de l’avenir surgiront…

Les ombres du passé (Into the web, 2004) de Thomas H. Cook (trad. Laetitia Devaux), Folio Policier (2009), 277 pages

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~ par cynic63 sur 28/04/2010.

6 Réponses to “Zone(s) d’ombre(s)…”

  1. Voilà un thème qui me botte. Je vais en faire ma prochaine lecture tiens!

    • Il est vraiment très bien, très agréable à lire (malgré quelques petites « ficelles » qui ne gênent pas plus que ça). Pas forcément compliqué dans la forme mais plus que fort dans le fond

  2. Je viens de le terminer. voici une lecture qui m’a beaucoup plu, happée même, tant l’écriture est dense et énergique, et imprégnée d’une grande mélancolie. Très beau roman!

  3. j’ai beaucoup aimé ce « thriller ». On se retrouve plongé dans un imbroglio familial truffé de non-dits où finalement tout trouve sa place. A lire absolument !

  4. Voilà! Exactement: à lire absolument! Et c’est vrai que le terme « thriller » sur la couverture française est plus un argument de vente qu’autre chose

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