Pôle Emploi…

Que faire quand on a perdu son boulot, que sa propre ville se désertifie à vitesse grand V, que sa copine s’est barrée, qu’on est endetté jusqu’à n’en plus pouvoir et que, pour couronner le tout, on ne paie pas le loyer d’un appartement où on se les gèle à en crever?

Iain Levinson vous donne une solution: Puisque vous êtes en colère et que cette situation déplorable est le fait de types qui ont décidé de fermer la boîte où vous travailliez, devenez tueur!

Voilà donc le sujet de Un petit boulot, premier roman, pas premier livre, de ce natif d’Ecosse élevé aux Etats-Unis: 210 pages qui choisissent la dérision pour mieux crier la décrépitude du paradis néo-libéral.

Jake Skowran, le narrateur, est dans une situation inextricable. Après la fermeture de l’usine où il occupait un poste de contrôleur, sa vie s’est effondrée. Il vivote sur les maigres assurances chômage que l’Etat lui verse et ne s’octroie qu’un seul écart: les paris. Gadorcki, le bookmaker en chef de la petite ville du Wisconsin où il réside et homme plutôt riche, lui propose un travail pas comme les autres. Jake doit tuer la femme de ce dernier, qui cocufie le mafieux avec un pilote, et ainsi, sa dette de jeu sera épongée. Pourquoi avoir pensé à lui? Gadorcki a un argument de poids: Jake est honnête et suffisamment méticuleux pour faire bien les choses.

Attiré par l’appât du gain comme débarrassé d’un sens moral que les gratte-papiers qui ont scellé le sort de sa boîte lui ont fait perdre, le narrateur accepte. En fin de compte, non seulement on le pousse à agir ainsi puisque toutes les valeurs sont battues en brèche, mais encore Corinne Gadocki n’aura que ce qu’elle mérite. Après tout, elle trompe l’homme qui l’a sortie de l’horrible boîte à strip-tease où il l’a connue quelques années auparavant.

Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, Tommy, le meilleur ami de notre héros, lui propose un emploi de directeur-adjoint chez Gas’n’Go, la station-service qu’il gère. Un boulot à soixante heures par semaine, heures supplémentaires non payées, pour un salaire horaire de 6,50$. Le paradis quoi…

Jake entame donc une double vie car, une fois qu’on s’est engagé, il est hors de question de reculer. Il devra juste être prudent le soir de l’assassinat de Madame Gadocki. Pour cela, il s’assure du concours de Patate, un adolescent courageux mais renfermé, qui tiendra la boutique pendant quatre heures en ses lieu et place. Evidemment, hors de question de lui expliquer ce qu’il en est; le gamin pensera que Jake est parti batifoler avec une femme mariée et, étant donné la somme que Patate se fera, aucune chance qu’il ne fourre son nez là où il ne doit pas…

Jake réussit si bien son coup que Ken Gadocki s’attache ses services pour d’autres interventions. Petit à petit, le désormais ex-chômeur aiguise son rôle, perfectionne attitudes et approches, affine ses expressions devant les autres. Il arrive même à déjouer un sacré guet-apens. Bref, il agit en pros…

Parallèlement et grâce aux sommes qu’il « gagne », il élabore avec Tommy, qui ne sait rien de ses activités, un tout nouveau projet: ils vont racheter la station-service à Gas’n’Go, la maison mère voulant vendre….Une toute nouvelle existence pour eux. Si tout se passe bien…

Un vrai moment de bonheur, absolument immoral j’en conviens, que la lecture de ce Petit boulot. C’est sauvagement drôle, notamment dans les nombreux dialogues entre le narrateur et les différents protagonistes. Que ce soit lors des conversations téléphoniques avec ces agents de recouvrement qui agissent comme avec un enfant qui aurait fait une grosse bêtise, ou bien avec ce contrôleur de chez Gas’n’Go qui débarque pour remettre de l’ordre dans une antenne qui ne respecte pas les règles, on a affaire à de vraies petites perles et on ne se prive pas de sourire, au minimum, à la lecture de péripéties qui s’enchaînent à un rythme soutenu.

Assurément, Levison a rédigé un véritable page turner, déployant un art affuté de la narration, glissant ça et là quelques critiques acerbes sur une société plus préoccupée par les pourcentages empochés par les actionnaires que de l’existence de gens simples qui ne demandent pas grand chose d’autre que de vivre décemment. Car, en effet, si Jake accepte pour de l’argent, ses rêves ne sont pas démesurés: il entend juste travailler, mettre ses compétences au service de la communauté, vivre heureux autour d’une famille aimante, aller boire des bières chez Tulley, tenu par un Tony Wolek (une vraie colonie polonaise cette ville) qui paraît vingt ans plus vieux tellement il porte la misère sociale sur ses épaules. Pas d’ambition bling-bling mais le profond sentiment face à l’adversité qu’on leur a raconté, à lui et à ses semblables, un monceau de conneries, histoire qu’ils se comportent en bons petits soldats de l’économie capitaliste. Un véritable complot, conclut Jake.

C’est donc un petit brulot d’humour noir, de cynisme et de loufoquerie que délivre ici Levison. Certes on rit car le ton est gentiment décalé malgré les exécutions perpétrées par Jake mais, derrière la loufoquerie des situations, l’auteur n’oublie donc pas de tacler sévèrement, mais jamais à la manière d’un tract, les tenants et supporters d’un libéralisme moderne né avec Reagan, et dynamisé par les requins néo-cons. Un système qui, finalement, ne laisse guère le choix mais qui aura, comme le dit Jake, bien appris aux gens à se comporter en professionnels. Une leçon à méditer….

Un petit boulot (Since the Layoffs, 2002) de Iain Levison (trad. Fanchita Gonzalez Battle), Liana Levi/Piccolo (2003), 210 pages


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~ par cynic63 sur 24/04/2010.

9 Réponses to “Pôle Emploi…”

  1. Lu il y a déjà pas mal d’années, j’en garde un très bon souvenir. Drôle et politiquement incorrect, c’est une petite perle qui au fil des ans est devenu un classique du polar, même si ce côté est plus accessoire qu’autre chose. De plus, il reste terriblement d’actualité…

    • D’où le titre de mon papier….Je vais continuer à découvrir Levison. J’en ai un qui attend déjà mais je laisse un peu de temps entre les volumes, histoire de digérer et d’apprécier à sa juste valeur

  2. Je ne devrais pas te le dire mais tu vas être déçu, Un petit boulot est son meilleur livre jusqu’à présent. Après Les tribulations d’un précaire (récit autobiographique ) est assez marrant, affligeant aussi pour sa description du monde du travail aux usa (une sorte de Florence Aubenas avant l’heure avec l’humour en plus !). Ses autres romans se lisent mais au final c’est sans plus. Donc oui tu as raison fais un break avant d’en lire d’autres de cet auteur !

  3. Merci de me prévenir…Je pensais que le dernier était bon. Je verrai bien (de toutes façons, ses romans sont courts donc ce ne sera pas trop de temps gâché…)

  4. Ah le dernier je l’avais oublié, je ne l’ai pas lu celui là, donc je ne peux pas te dire, si ça se trouve il est très bon ! (croisons les doigts tu me diras !)

  5. J’ai découvert il y a quelques années Iain Levison avec ce premier roman, que j’avais bien évidemment adoré ; l’auteur devenant immédiatement un de mes chouchous pour lesquels je guette les nouvelles parutions. J’ai donc poursuivi avec « Une canaille et demie » et « Les tribulations d’un précaire », et s’ils sont effectivement un cran en dessous comme le dit si bien Zelig, je reste néanmoins fan de sa plume caustique et de son humour noir. Tout en ne les lisant pas non plus coup sur coup pour éviter de me lasser car les thématiques se rejoignent malheureusement un peu trop souvent, l’effet de surprise en moins ne jouant plus en leur faveur, contrairement à ce premier roman qui fut un vrai coup de cœur.

    • Tu as sans doute raison: Quand les thématiques sont trop proches, il vaut mieux laisser passer un peu de temps entre les romans. Je vais bientôt lire « une canaille et demie » et, en effet, tant qu’il y l’humour noir, la dérision qu’il sait si bien utiliser, on prend déjà son plaisir avec Levison

  6. Je confirme , le premier est le meilleur, mais le second est très bon, selon moi seul le dernier est moins bons
    mais il y en a t il un quatrième en vue ?

  7. Pour répondre à Michel, son dernier roman « Trois Hommes, Deux Chiens et une Langouste » est sorti en février 2009. Toujours des losers dans la dèche qui essayent tant bien que mal de s’en sortir, du pur jus Levison en somme, que je lirai un jour au l’autre bien évidemment.

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