Dérapage contrôlé…

Après la lecture de Bois mort, j’étais quelque peu réservé sur un aspect de l’écriture de James Sallis comme je l’explique ailleurs sur ce blog. Réservé mais aussi intrigué par une prose qui, sous couvert de détachement, de neutralité souvent affichée, semblait recéler  quelques mystères cachés à côté desquels je pensais être passé. Avec Drive, dans un registre très différent du roman sus-cité, je suis beaucoup plus enthousiaste…

Le Chauffeur, le héros de Drive, se retrouve coincé en Arizona, dans un motel. Blanche, une des membres du gang qu’il a conduit lors d’un casse qui a mal tourné pour les autres, gît étendue dans son sang. Deux autres cadavres complètent ce sinistre tableau. Ce sont ceux des tueurs qui sont venus régler leur compte à la jeune femme et au Chauffeur. Ce dernier a eu les bons réflexes: il a sauvé sa peau mais a bien conscience qu’on a voulu les doubler, qu’ils ont été les jouets d’une machination infernale et que, manifestement, il est hors de question d’en rester là…

Ainsi s’ouvre en un chapitre efficace et tout en concision, le roman court – moins de 180 pages – que Sallis nous propose ici.

Construit autour de chapitres prompts comme l’éclair, Drive articule sa narration autour de deux axes: le passé du héros et son présent. Un peu encore comme dans Bois mort. Si le récit est énoncé à la troisième personne, c’est bien à travers le regard du Chauffeur qu’on a majoritairement accès à l’histoire, à l’exception de certains paragraphes focalisés sur Doc, son ami, ou sur Nino, un des méchants du livre, par exemple.

Cascadeur réputé pour les studios hollywoodiens le jour, conducteur pour les braqueurs le soir, le Chauffeur, qui ne cherche jamais à savoir plus que ce qu’on attend de lui dans l’une ou l’autre de ses « fonctions », a eu une enfance marquée par le meurtre de son père par sa mère et une adolescence solitaire au sein d’une famille d’adoption d’Américains moyens – les Smith – qu’il a quitée sans beaucoup de mots. Silencieux et discret sont parmi les qualificatifs qui caractérisent ce personnage qui promène sa solitude de meublés en motels, endroits dans lesquels il ne reste que très peu. Comme pour éviter de s’attacher aux lieux et aux gens. De toutes façons, la seule fois où il l’a fait avec une charmante voisine  Mexicaine et son enfant, cela s’est mal terminé et a scellé son destin.

Itinéraire tortueux d’un enfant perdu, Drive donne dans un genre proche des grands polars de poursuite, de vengeance ou de pigeons qui se révoltent. C’est rapide, précis, souvent implicite dans sa narration comme dans ses dialogues.

Sallis dédicace ce livre à trois auteurs majeurs du genre. Mais, il me semble qu’il serait un peu réducteur de ne voir qu’un simple hommage en forme de pastiche de haut-vol ici.

On s’attache, comme précédemment chez l’écrivain, aux personnages. Au principal comme à tous les autres tel Shannon, genre d’initiateur pour le héros à son arrivée à Hollywood, mais aussi Bernie Rose ou Nino, vrais mafieux qui sont venus de New York pour faire leur bussiness au soleil.

Récit d’un basculement également puisque, subrepticement, presque sans qu’on s’en aperçoive, le Chauffeur glisse de son rôle d’assistant intermittent en braquage à celui de véritable tueur, poussé par des événements qu’il se doit d’affronter de face et non pas éviter.

Récit, en outre, d’une révélation, d’une mise au jour moins noire que la précédente, Drive nous raconte également l’histoire d’un homme encore très jeune qui commence à dire les choses, maladroitement certes, mais qui verbalise petit à petit. S’il verse dans la violence sans états d’âme, le Chauffeur règle également tous ses comptes: il les met à jour positivement avec les Smith, sa mère ou Doc sans oublier d’aller rappeler à ceux qui cherchent à s’affranchir de leurs dettes à son endroit qu’il ne les laissera pas faire…

Récit, enfin, tout en petites touches, à la manière d’un peintre pointilliste, d’une certaine Amérique du peuple, des petits boulots, des restaurants bon marché (la nourriture consommée dans Drive est révélatrice de l’état des States…), de ces petits blancs ou Chicanos qui s’accrochent à ce petit morceau du rêve californien, le roman de Sallis constitue aussi une approche documentée de la vie du prolo étatsunien.

Encore une fois, Sallis ne déploie aucun effet de style grandiloquent, ne nous propose ni une prose ni une intrigue ultra-hallucinées, n’appuie pas là où ça pourrait faire mal. Son économie de moyens suffit à interroger le lecteur, à qui l’auteur attribue une qualité essentielle: l’intelligence. C’est peut-être pour cela qu’on se surprend à penser à ses romans longtemps après les avoir lus malgré leur aspect squelettique…

Drive (Drive, 2005) de James Sallis (trad. Isabelle Maillet), Rivages Noir (2009), 174 pages

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~ par cynic63 sur 21/04/2010.

9 Réponses to “Dérapage contrôlé…”

  1. Il est dans la valise pour les vacances. Je lirais ton billet une fois la lecture terminée. Je reviens de dire tout ça.

    • Pas de problème Travis…Je pense que le prochain billet qui va être publié ici parle d’un livre que tu pourrais mettre aussi dans tes valises…

  2. Merci. Ok j’attends.

    J’ai trouvé, le dernier maxime chattam…ahahahahahahha 🙂

  3. Drive est une mécanique stylistique imparable, qui fait passer le Chauffeur d’un état quasi passif à celui de prédateur implacable. Cette facilité est jouissive et tellement simple, naturelle qu’elle rend pénible ensuite la lecture de romans à gros effets, où l’auteur martèle les éventuels changements de condition de son héros pour être sûr que le lecteur – cette buse – a bien suivi le propos.

    Il y a un tel respect de l’intelligence du lecteur dans toute l’œuvre de Sallis !

    • Tout est une question de talent Philippe. Les meilleurs écrivains, qu’ils détaillent ou non, ne « martèlent » jamais comme tu dis. Après, comme je le dis souvent, je me demande toujours si l’auteur aurait pu raconter autrement et mieux. Si oui, alors, pour moi, il manque quelque chose, c’est incomplet. Ici, avec « Drive », j’ai le sentiment que, malgré les implicites, tout est dit de l’essentiel. C’est donc, toujours pour moi (et je ne détiens pas la science exacte), une belle réussite.
      ps: merci pour tes commentaires réguliers ici!!!

  4. « aspect squelettique » c’est excellemment résumé Drive, tout est dans les os, pas de fioritures.

    Un bon polar effectivement, je vais sans doute faire une petite bafouille dessus.

    • Oups…mauvaise manip. Content que tu aies apprécié. Je regarderai, évidemment, ta « bafouille » comme tu dis

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