Silence russe…

Daniel, le narrateur, est un correspondant de presse français vivant à Moscou. En cet été 98, un événement va le sortir de la pesanteur de la canicule qui l’accable: un règlement de comptes entre deux bandes rivales endommage sérieusement son appartement qui, sous les balles perdues, revêt l’aspect d’un champ de bataille. Prévenu de la rixe, Bob, un Américain qui exerce la même profession que le Français, arrive sur les lieux. Les deux hommes, aux caractères à la fois opposés et pourtant complémentaires, vont se lier d’une solide amitié. Si Bob se montre souvent expressif, prêt à foncer quand l’occasion se présente, à s’amouracher d’une délicieuse junkie au père mafieux, Daniel est plus indolent, se laissant porter par les événements, traversant l’existence un peu en spectateur.

De petits reportages en articles sans grande importance, les Occidentaux font le job dans une capitale qui sent la décomposition tant morale que sociale. Occupé par les soirées dans des lieux plus ou moins interlopes, mais aussi par les moments d’honnête amitié en compagnie de ses voisins Vassia et Tamouss, sorte de vrai-faux couple qui, à l’instar de leurs compatriotes, font avec les changements qui ont bousculé leur pays lors de la décennie précédente, Daniel se sent chez lui ici plus qu’à Paris où il ne se rend que le plus rarement possible.

Un jour, Bob lui propose de l’accompagner dans une capitale de Province, « la ville au nom d’usine métallurgique », telle que Marignac la nommera tout au long du roman. Un tueur en série est tombé. Mais, et c’est là où le nez de l’Américain renifle ce qui pourrait être un sacré scoop: l’assassin aurait bénéficié de certaines protections alors qu’il était sous les verrous; protections lui ayant permis d’être relâché avant de commettre ses tout derniers crimes…

L’improbable duo se rend donc dans la ville, morne, triste et loin de tout afin de réaliser un reportage qui va vite prendre l’allure de labyrinthe tant tout le monde – journalistes locaux, autorités judiciaires et policières, médecins ayant examiné le tueur-  va les renvoyer d’un endroit à un autre, les précipitant dans un dédale de ruelles, à la fois fausses pistes et chemin fangeux d’une province russe encore plus désoeuvrée que la capitale. Les voies de la vérité comme celles de l’administration se révélant impénétrables, Bob et Daniel vont chercher, tourner en rond, partir dans une direction, en suivre une autre pendant de longs mois, ne trouvant pas la réponse à la question essentielle: Qui est cette « autorité » que tout le monde évoque tel Big Brother et qui, sans se montrer, fait en sorte que chacun garde précieusement le silence?

Si l’auteur ne nous apprend rien de très nouveau sur l’état de l’ex-empire soviétique, on lui reconnaîtra le mérite d’avoir rendu compte d’une manière terriblement concrète cette déliquescence entamée bien avant la mort de la patrie du socialisme effectif. On n’est pas ici dans le discours théorique mais dans le réel: les vieux réflexes fonctionnent encore dans la nouvelle Russie, à l’image de ces responsabilités que chacun rejette sur autrui ou des petits avantages personnels que journalistes, médecins ou fonctionnaires entendent tirer du système grâce aux « services rendus ».

L’écriture de Marignac est ici plus calme, moins énervée, plus apaisée que dans Le pays où la mort est moins chère , y compris lors de l’évocation d’épisodes éthyliques nombreux. Normal, en quelque sorte, car sujet, durée de la fiction et décor semblent l’exiger. En effet, comment imaginer rendre compte d’un univers froid et cynique, d’une intrigue où les silences sont plus diserts que les paroles autrement que de cette façon?

Des personnages, sinon aimables, du moins intéressants, peuplent ce Fuyards. Des deux compères initiaux aux personnages secondaires, souvent touchants, parfois attachants mais toujours lucides. Des gens qui font avec ou sans, qui s’adaptent, qui se débrouillent avec ce que leur dicte leur conscience pour certains ou leur cupidité pour d’autres.

Si la langue de l’auteur est plus posée, elle n’en est pas pour autant moins soignée. On ressent comme un malaise face à ces phrases mesurées, à ces digressions rares – le récit du voyage en train est un vrai morceau d’anthologie – qui, elles aussi, apportent des éclairages insoupçonnés à une histoire qui transcende la tentative d’élucidation d’une sale affaire….

Tout au long du livre, cependant, on retrouve un fil conducteur: il s’agit de mettre à jour, ainsi que Daniel l’affirme dans les premiers chapitres, la fameuse « âme slave ». On referme le roman sans l’avoir trouvée, évidemment, mais persuadé que ce qui compte le plus, c’est incontestablement la quête et pas la découverte.

Une quête s’apparentant plus à une déambulation qu’à une fuite en avant.« Les non-dupes errent » étant un sous titre, pompé à Lacan, qui conviendrait assez bien à ces Fuyards quand même capables de tomber amoureux…

Pas très optimiste mais pas si misanthrope que cela finalement, Marignac

Fuyards de Thierry Marignac, Rivages /Noir (2003), 267 pages

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~ par cynic63 sur 17/04/2010.

2 Réponses to “Silence russe…”

  1. Pour ceux qui seraient tentés par l’envers du décors, j’avais interviewé Thierry Marignac lors de la sortie de son – excellent – livre
    http://www.entre2noirs.com/dossiers-interviews__7_interviews-thierry-marignac_75.html

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