Cargo ivre…

Comment est-il possible qu’un pays peuplé comme deux fois ma ville, perdu aux frontières nord de l’Europe, isolé par l’océan, soit un si grand pourvoyeur d’écrivains talentueux? On avait déjà, pour les plus connus, Indridason et Thorarinsson. Il faudra désormais compter avec Stefán Máni qui, dans un style et un genre tout personnels, fait son entrée avec Noir Océan, dans une excellente traduction d’Eric Boury (comme d’habitude serait-on tenté de dire), sur la scène du Noir français.

Septembre 2001. Le cargo Per Se s’apprête à quitter l’Islande, direction le Surinam afin de prendre possession d’une cargaison de bauxite destinée à une compagnie islandaise spécialisée dans l’aluminium. En cette nuit de départ, les hommes ont eu vent d’une mauvaise nouvelle: ils risquent de perdre leur emploi dès leur retour et être remplacé par d’autres marins. Vicissitude du monde capitaliste et de la « concurrence libre et non-faussée » en quelque sorte….

Bien décidés à ne pas se laisser faire, les hommes complotent: une fois en haute-mer, ils feront comprendre à Guðmundur Berndsen, le capitaine, qu’il ferait mieux de contacter la compagnie afin que cette dernière leur assure la pérennité de leur emploi. Autrement, elle n’aura qu’à se débrouiller pour rapatrier la bauxite du Surinam. Le plan paraît sans faille sauf que des événements comme des problèmes personnels inavouables de certains membres de l’équipage vont venir contrecarrer une traversée, somme toute banale, hormis la situation suscitée…

En effet, parmi les neuf membres d’équipage, chacun cherche à fuir ou à retrouver quelque chose.

Guðmundur sait qu’il s’agit de sa dernière traversée puisqu’il a décidé de reprendre en mains un mariage détruit par la mort d’une enfant des années auparavant. Jonas, le commandant en second, laisse derrière lui le cadavre de sa femme qu’il a assassinée, dévoré par une jalousie dont il a lui-même créé les conditions d’apparition. Jon Sigurðsson, le commandant, raciste, grande gueule et atrabilaire, abandonne provisoirement son alcoolisme; les longues traversées s’apparentant à un sevrage pour lui. Saeli, simple marin, est lui aussi, malgré sa personnalité faible et effacée, face à une décision grave, mais inéluctable, à prendre. Quant à Jon Karl, le Démon, terreur du monde délinquant de Reykjavik, violent et froid comme les landes de son pays, il se retrouve à bord du Per Se par un concours de circonstances incroyables. Pour lui, le hasard a plutôt bien fait les choses…

Et ainsi de suite des autres personnages qu’on vous laisse le soin de découvrir.

Le voyage commence. Les éléments sont déchaînés. Les vagues frappent le cargo, le roulis fait place au tangage et à pire. Le temps est mauvais, il fait froid, les tempêtes se multiplient. Néanmoins, chacun sait ce qu’il a à faire et le fait bien.

Jusqu’à ce que tous les appareils de communication soient sabotés. Qui a donc eu intérêt à mettre en danger tout le monde, y compris lui-même, face à l’immensité de l’océan?

Les suspicions s’installent, les masques petit à petit tombent, les côtés noirs de chacun se révèlent ou refont surface. Et ce n’est que le début d’un long processus qui semble sans fin…

Stefán Máni a joué avec les codes du polar d’action dans le début, que ce soit en ce qui concerne les intrigues secondaires, la présentation de ses personnages ou encore les éléments qui s’agencent pour former une toile complexe faite de hasards et de nécessités.

Mais, et c’est là qu’il déjoue les attentes du lecteur, en partie du moins, il brouille les pistes dès l’embarquement sur ce « deathboat » en métamorphosant et le style et le genre. Après l’écriture relativement urgente, assez sèche de certains chapitres de l’exposition – exposition qui prend la forme d’un véritable split screen – littéraire, Noir Océan adopte un rythme plus lent, son thème principal varie, les bruits de la vie terrestre sont remplacés par le son des machines et la houle de la mer qui cogne lorsqu’elle se déchaîne. Un peu comme si la Nature reprenait ses droits, comme si les Hommes, quels que soient leurs desseins cachés, devaient s’adapter à elles, s’oublier pour mieux survivre à ce qui les attend.

Si Jon Karl se révèle être relativement conforme à ce que l’on pressentait de sa personnalité, ce n’est pas le cas des autres, à commencer par le fort en gueule de la bande qui voit son univers, ainsi que ses certitudes, se déliter au fur et à mesure que tout part à la dérive. Au propre comme au figuré.

Máni n’hésite pas, en outre, à nous secouer à nouveau en introduisant des éléments extérieurs à ce huis-clos, à faire intervenir ce qui ressemble fort à un épisode de récit d’aventures au moment opportun.

Avant de reprendre, dans le froid ou la chaleur, la lente dérive d’un navire comme d’un équipage privés petit à petit de signes d’embellie. Au propre comme au figuré, évidemment.

Car, en effet, il est dit que nul n’échappera aux conséquences de ce qu’il a semé, que le rachat est un vain mot lorsque l’on est allé trop loin, qu’on recolle pas ce qui est définitivement brisé. Même avec la meilleure volonté.

Finalement, sous les couverts d’un thriller en huis-clos oppressant et glaçant comme la navigation sous des latitudes peu accueillantes, l’auteur nous propose peut-être une interrogation sur la culpabilité, sur la destinée qu’on se trace ou qu’on subit, ou encore sur l’impossibilité de dissimuler ce que l’on est vraiment. Peut-être…

Reste une fin, une quinzaine de pages qui brise toute interprétation définitive, qui nous emmène encore ailleurs alors que l’on pensait que le voyage était terminé.

On s’est bien fait avoir par un auteur qui nous a mené en un drôle de bateau.

Noir océan (Skipið, 2006) de Stefán Máni (trad. Eric Boury), Série Noire (2010), 474 pages


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~ par cynic63 sur 14/04/2010.

2 Réponses to “Cargo ivre…”

  1. Finalement tu as aimé le roman dans son intégralité ! A y repenser j’ai trouvé qu’il y avait quelques longueurs au milieu, et la scène avec les pirates m’a laissé un peu dubitatif. Par-contre j’ai trouvé que la fin était pas mal, un peu onirique, surréaliste, qui me conforte dans l’idée que ce roman a une dimension métaphysique… Sinon l’auteur sera à St-Malo fin mai (Etonnants Voyageurs ) sur le stand de ma future librairie ! Viens donc y faire un tour !

    • Quelques longueurs peut-être…Quoique je pense que l’ambiance et le « climat » (dans tous les sens du terme) l’exigeaient un peu. La fin m’a laissé pantois si je peux dire…Ca casse absolument tout ce qu’on avait pu imaginer. La scène des pirates, je l’ai prise un peu comme un clin d’oeil, un hommage à la fois au roman d’aventures ou aux films de ce genre. Je me plante peut-être d’ailleurs. Je trouve que Mani a joué avec les codes, nous a emmenés là où il voulait. Tu pourras le lui demander à Saint-Malo. De Clermont-Ferrand, ça me fait trop loin mais j’aurais bien aimé…

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