Bois mort…

James Sallis est un écrivain à multiples casquettes. Il a, entre autres, consacré des travaux à Chester Himes à qui il voue une admiration sans bornes, au point d’avoir créé Lew Griffin, un personnage largement inspiré par l’oeuvre de l’écrivain noir.

Ici, avec Bois mort, place à un nouveau héros: John Turner.

Retiré dans un endroit perdu du Tennessee, Turner, un ancien flic, cherche à fuir la fureur du monde extérieur et à trouver une paix intérieure qu’il n’a que trop peu connue.

Installé depuis peu, il est sollicité par Bates, le shérif local, qui, l’air de rien, connaît tout de son passé. La face sombre comme la lumineuse.

Pour le shérif, Turner est l’homme qu’il lui faut: il ne se passe guère d’affaires étranges dans ce coin de l’Amérique profonde et, comme chacun est plutôt du genre à se mêler de ses propres oignons, l’ordre règne peu ou prou. Simplement lorsqu’un inconnu est retrouvé crucifié dans une attitude qui rappelle un crime rituel et que, par dessus le marché, celui-ci est en possession de plusieurs mois du courrier du maire , les compétences de nos flics ruraux sont mises à rude épreuve. Bates a besoin d’un coup de main et le nouvel habitant de son Comté se retrouve consultant civil, si on peut dire.

Valerie Bjorn, avocate au service de l’Etat, et qui se trouve habiter tout près, est dépêchée sur les lieux également. L’enquête démarre donc et, comme toute enquête, par l’audition de ceux qui ont découvert le malheureux. La petite équipe ne voit pas trop ni quelle piste suivre, ni comment l’aborder jusqu’à l’arrivée du « clan » Hazelwood qui, de Saint-Louis, a eu vent de l’affaire: le fils, fortement dérangé mentalement, a disparu depuis des mois et, pour eux, il peut s’agir de la victime. L’identification leur donnera raison. Si désormais les enquêteurs disposent d’un nom, il va falloir trouver ce qu’un jeune homme maniaco-dépressif est venu faire ici, loin de chez lui et, encore une fois, établir pourquoi il détournait le courrier du maire.

Ce volume inaugural, alternant les chapitres centrés sur l’enquête extrêmement alambiquée avec ceux consacrés au passé de Turner, de cette série tient surtout par les portraits des personnages qu’il nous présente, à commencer par John Turner lui-même.

Originaire de la campagne profonde du Sud, ex-vétéran du Viet-Nam, ancien as de la police de Memphis grâce à une pugnacité qui lui valait les meilleurs résultats quant à la résolution de crime, Turner a été marqué, dans tous les sens du terme, par un long passage en prison suite à ce que l’on peut « percevoir » comme un dérapage, pourtant explicable. Je n’en dirai pas plus sur le sujet mais simplement, on peut se demander, et c’est peut-être là un des points forts du personnage, si le taciturne ex-flic ne serait pas tel le volcan endormi, retenant un magma intérieur prêt à exploser à la surface quand les conditions deviennent extrêmes. Pour preuve, la terrible mésaventure qu’il a dû affronter en détention, eu égard à son statut de policier déchu…

Un Turner certes indolent, placide et peu loquace mais aussi humain, observateur et capable de poser un regard tendre et compréhensif sur les gens qui l’entourent, comme sur June, la fille du shérif Lonnie Bates, ou sur ce maire touchant d’humanité et d’amour pour sa femme que l’Alzheimer emporte petit à petit.

De même, certaines descriptions courtes mais évocatrices, à l’image de ces petits matins ou soirées entre Valerie et John au bord du lac, certains dialogues où les silences sont souvent plus parlants que les longs discours – on pensera tout simplement au premier chapitre lui-même -, certaines attitudes rendues avec le plus grand talent par la plume de l’auteur font de Bois mort un livre tout à fait recommandable.

Cependant, les forces du roman de Sallis sont, malheureusement, contrebalancées par une utilisation excessive, selon moi, de l’ellipse. Tant langagière que narrative. En effet, si l’écriture elliptique, emplie d’implicite, me séduit souvent, ici, les bonds en avant dans le récit, les moments passés sous silence produisent une sorte de confusion qu’on en arrive à se demander, parfois, de quoi il est question, où on en est de l’intrigue principale. Peut-être, effectivement, que cela n’est pas l’essentiel du propos de Sallis mais cela « plombe » trop, à mes yeux, tout ce que ce roman peut proposer de profond.

Si, et j’insisterai sur ce point, les chapitres consacrés à Turner, à son passé et à son parcours erratique m’ont convaincu, je ne peux pas en dire autant de l’enquête présente – mais pas des digressions auxquelles elle donne lieu- qu’il doit démêler.

C’est dommage mais je goûterai quand même à nouveau aux romans d’un auteur qui vaut certainement mieux que cette impression mitigée

Bois mort (Cypress Grove, 2003) de James Sallis (trad. Stéphane Estournet et Sean Seago), Folio Policier (2009), 315 pages

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~ par cynic63 sur 03/04/2010.

12 Réponses to “Bois mort…”

  1. L’écriture de James Sallis est exigeante, non conventionnelle et, sous des allures ordinaires, propose des contenus parfois inaccessibles sans un réel effort.

    Sallis est un des rares grands stylistes œuvrant sur le continent du noir. Loin du dépouillement – voire de l’abstraction – ayant présidé à l’écriture de Drive (chez Rivages) ou de l’extraordinaire complexité narrative des aventures de Lew Griffin (chez Gallimard La Noire), l’histoire autour de Turner (Bois mort et Cripple Creek pour l’instant) parait presque normale, voire banale sinon décevante, ce que confirme ta chronique.

    Il faut, à mon avis, laisser à Sallis le temps d’installer son propos – parce que c’est le Sud, parce que c’est le blues et que tout y est plus lent qu’ailleurs – et accepter la très cruelle habitude de l’auteur de rendre incertain notre lecture. C’est quelque chose que faisait très bien KC Constantine (je dis « faisait » car il n’est plus traduit depuis longtemps en France) et auteur de référence pour James Sallis. Parce que cette incertitude, blottie dans les ellipses, les analepses et les métalepses, permet au lecteur de construire un roman à nul autre pareil, loin des autoroutes balisées de l’écriture industrielle (95% de la production actuelle).

    Cette liberté n’a pas de prix mais elle a un coût, une exigence et l’obligation de gérer une satisfaction différée, lentement mûrie après la lecture, loin de l’immédiateté frénétique à laquelle nous sommes habitués.

    • J’approuve, en partie, ce que tu dis notamment en ce qui concerne la satisfaction différée. D’ailleurs, en écrivant ce papier, je me suis rendu compte que mes impressions étaient bien moins négatives que prévues, comme si des choses s’étaient révélées.
      Je pense cependant qu’on est parfois dans le « trop » en ce qui concerne ellipses et non-dits. Ce qui risque de décourager beaucoup

      • Tu sais Christophe, j’ai mis presque trois mois à écrire les huit pages des Histoire(s) de Lew Griffin sur LVS, autant parce que Sallis est difficile à appréhender, et donc à chroniquer, que parce que je découvrais de nouvelles choses à mesure de l’écriture, qui m’obligeaient à me replonger dans tel ou tel volume et à redéfinir ma façon de lire.

        ‘Drive’, qui est un standalone, est moins ardu, parce que l’histoire se livre dès le premier niveau de lecture. La plupart s’en contenteront sans voir la prouesse de l’écriture qui réussit à nous faire partager la vie d’un homme, à apprendre le connaître, à travers le compte-rendu minimaliste de ses actes.

        Les autres romans (cycle Griffin ou cycle Turner) n’ont pas cette immédiateté et nous devons donc être patients et persévérants. Je sais que ce sont deux qualités qu’on ne trouve pas toujours chez le lecteur de polars…

      • J’essaie la patience justement. Donc, je continue avec Sallis

  2. De mon côté, j’avoue passer un peu à côté de Sallis sauf … Drive justement que j’ai trouvé d’une limpidité, d’une apparente simplicité et d’une efficacité digne des plus grands maîtres et … Bois mort qui m’avait aussi emballé.
    Avec Cripple Creek, j’ai lâché la rampe pour cause d’ellipse justement. Si son sens de l’ellipse me convainc dans Bois mort que j’avais trouvé admirable, il m’a complètement perdu dans le suivant.

    • « Drive » est juste sur mon chevet. Malgré mes réserves, je trouve que c’est un auteur efficace, notamment par les « petites histoires » dont il truffe ses livres (l’exemple de la femme et de son fils qui la harcèle, par exemple)

  3. Moi j’avais bien aimé Bois mort, mais adoré Cripple Creek. J’ai adoré la simplicité à l’extrême du style, pour ne laisser à la narration qu’une impression de brutalité. Je n’ai pas encore lu Drive, mais je l’ai puisqu’il est édité chez Rivages Noir. Et puis, les personnages, …

    • J’ai juste des réserves sur les utilisations un peu trop systématiques de l’ellipse. Et c’est vrai que les personnages sont « terribles »….

  4. Bien aimé Cripple Creek également mais je me suis arrêtée là avec l’auteur.

  5. Sallis est un auteur admirable (et bravo pour l’analyse faite sur Le Vent Sombre). Je ne peux que vous inciter à lire – et à relire, tellement c’est fort – la saga Lew Griffin, tous comme les autres Sallis. Le troisième volet de la saga Turner ne va pas tarder à sortir, ce n’est qu’une histoire, il faut donc lire les 3 de suite pour en prendre toute sa portée. Sallis est pour moi l’une des plus belles plumes du roman noir.

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