Dirty week end…

« Voici l’histoire de Bella qui se réveilla un matin et s’aperçut qu’elle n’en pouvait plus.

Bella n’a rien de particulier. L’Angleterre est pleine de gens blessés. Qui étouffent en silence. Qui hurlent à voix basse pour ne pas être entendus des voisins. Vous les avez sans doute vus. Vous les avez probablement croisés. Vous leur avez certainement marché dessus. Trop de gens n’en peuvent plus. Ce n’est pas nouveau. Seule compte la façon dont vous réagissez. »

Ces premières lignes du roman de Helen Zahavi, Dirty week-end, paru en 1991 en Grande-Bretagne et ayant fait une demande d’interdiction au Parlement , plantent le décor et le ton. En quelques mots, l’auteur nous a résumé son projet et présenté sa plume.

Ca va être vif, épuré et direct. Ne cherchez pas d’extraordinaire ni même de grandiloquence ici: c’est tout simplement la banale histoire d’un basculement dans le crime dont il va être question. Un basculement justifié par Bella, le personnage central du roman, poussée vers l’horreur par écoeurement ou lassitude.

Tout commence donc avec elle, seule, isolée, murée dans un appartement sombre en sous-sol à Brighton, cette fameuse station balnéaire anglaise, qui ressemble à tant d’autres hors de la période estivale: froide, triste, presque glauque et terriblement provinciale.

Le lecteur, souvent interpellé sans être pris à partie (la nuance me paraît importante), découvre une jeune femme sans histoire dont il se dit qu’elle ferait mieux de disparaître tant sa vie est vide et terne. Sans histoire mais pas sans passé: ses années de fac ont été marquées par une relation perverse avec un de ses profs manipulateur, individu qui l’a poussée à mépriser son corps au point de le vendre, d’en faire ce que beaucoup d’hommes voient en elle.

Or, quelque chose arrive: Un voisin, pervers et lâche, va jouer avec les nerfs de Bella. L’épier, la harceler, la menacer. C’en est trop pour elle. Elle va refuser de se laisser une nouvelle fois manipuler par les hommes, d’en être leur souffre-douleur, leur expédient ou pire…

Une visite chez un médium d’origine iranienne va lui montrer la voie en quelque sorte. A l’issue d’un chapitre aux dialogues savoureux, Bella ne sera jamais la même.

Elle décide: elle va montrer à ce Timothy, le voisin désobligeant, qu’il n’aurait pas dû. Ni s’approcher, ni parler et, encore moins, lui promettre le pire. S’arrangeant pour pénétrer chez lui de nuit, elle va proprement le mettre à mort avec une distance, une précision chirurgicale qui rendent les pages glaçantes. Et ce n’est que  le début d’une série qui occupera l’héroïne tout un week end…

Là aussi, les scènes de meurtres, compris par Bella comme des coups rendus à ceux qui pourraient ne serait-ce que présentés un danger pour elle, explosent certes de violence mais la langue de Zahavi n’insiste jamais avec voyeurisme sur le processus criminel lui-même. Bella tue, certes en un état psychologique frisant parfois la démence,  entendant des voix dont elle ne sait plus si elles sont le produit de son psychisme, mais toute dimension complaisante est exclue de la prose de sa créatrice. Une prose qui n’hésite pas à « appeler un chat un chat », à effectivement rapporter le résultat d’un coup de marteau ou d’un étouffement sur le supplicié, mais jamais en faire un morceau de bravoure de littérature de l’Horreur.

Enfin, si les « victimes-bourreaux » de Bella sont tous bien différents, ils ont en commun de poser sur le monde qui les entoure, à commencer sur les femmes, un regard plein d’un mépris qui sent toute la fatuité, l’orgueil et l’inanité des mâles dominants à l’allure de yuppies de la fin du XX ème siècle ou de pauvres petits minables qui s’attaquent à plus faibles

Jamais, cependant et c’est là toute sa force, Helen Zahani ne nous dit ce qu’il faut penser, n’introduit de morale dans un récit qui ne se montre pas édifiant. Parlant mais pas édifiant.

On ressort de tout cela, après une scène de rencontre qui frise une forme d’apothéose (mais dont je ne dirai rien, bien sûr), légèrement perturbé et avec le sentiment paradoxal que la boucle n’est pas bouclée malgré ces derniers mots qui reprennent les premiers: «  Or elle s’est réveillée ce matin et s’est aperçue qu’elle n’en pouvait plus ».

Ce n’est pas immoral comme l’ont jugé à l’époque les Députés britanniques. Amoral plutôt. A moins qu’ils ne se soient sentis un peu responsables de tout ça. De ce week end lors duquel une femme effacée a explosé à la face de tous.

Dirty week-end (1991) de Helen Zahavi (trad. Jean Esch -datant de 1992), Phébus/Libretto (2000), 207 pages

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~ par cynic63 sur 31/03/2010.

2 Réponses to “Dirty week end…”

  1. Celui-là je l’ai lu y’a un bon bout de temps mais il m’avait bien marqué, surtout pour l’originalité du personnage féminin qui pète les plombs et décide une prise en mains… radicale. Tu m’étonnes que ça n’ait pas plu… Plus de dix ans après je crois qu’il peut déranger encore beaucoup de lecteurs. Qu’ils aillent par exemple voir le doc « La domination masculine »

    • On en est pratiquement à 20 ans aujourd’hui…C’est vrai que cette Bella prend les choses en mains. Ce qui est intéressant ici, c’est qu’il n’y a aucune référence « féministe » au sens idéologique du terme. Ca défouraille et point à la ligne!!!!

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