Desperate youth…

Nouveau roman de Natsuo Kirino, le Vrai monde ne constitue certainement pas un thriller haletant mais bien un véritable roman noir lorgnant du côté du roman initiatique.

Tokyo au coeur de l’été. Les lycéens suivent, pour beaucoup d’entre eux, des cours dans des établissements privés afin de se mettre à niveau ou acquérir connaissances et compétences qui leur permettront, ils l’espèrent, de prétendre aux Grandes Ecoles du pays.

Toshiko est l’une de ces élèves. Vivant dans un quartier résidentiel très petit-bourgeois de la capitale nippone, elle s’est bâti tout un univers intérieur d’où elle observe, la plupart du temps avec mépris, le monde qui l’entoure. A commencer par ses propres parents mais aussi la petite famille voisine sur qui elle pose un regard acerbe et dédaigneux.

Le groupe d’amies de Toshiko, qui s’est attribué le nom de Ninna Hori, est restreint mais soudé:

La brillante Terauchi qui réussit tout; Yuzan, très perturbée par la mort de sa mère, qui dissimule son homosexualité; Kirarin, fille légère, frivole, parfois « facile » avec les hommes qui l’approchent mais terriblement désorientée par les non-dits familiaux.

Un matin, alors qu’elle est seule et s’apprête à partir pour une journée de « gavage intensif » à la boîte de bachotage, Toshiko croise le fils de la maison voisine. Celui qu’elle a surnommé « Le Lombric » semble étrangement apaisé. La jeune fille ayant entendu des bruits étranges provenant de la maison du garçon se montre quelque peu étonnée. Sans plus cependant.

Ce n’est que bien plus tard lors de la découverte du vol de son vélo et de son portable que Toshiko commence à s’inquiéter. D’autant plus lorsqu’elle reçoit un appel du Lombric en question qui la met dans la confidence: Il a assassiné sauvagement sa mère en la passant à tabac. Et c’est lui qui l’a volée…

Tout le quartier est plongé dans l’émotion: Quelles sont les raisons qui ont poussé un garçon, calme au point d’en être transparent, à commettre un crime aussi violent que moralement horrible?

Et c’est là que tout va se jouer pour les quatre adolescentes: le Lombric va les entraîner dans sa fuite au coeur de la canicule nipponne, chacune n’osant le repousser, mues par des raisons toutes différentes, si ce n’est de lui venir en aide, de le côtoyer. Comme si accompagner le monstre pouvait leur révéler autant quelque chose sur lui que sur elles-mêmes, ce dernier point étant le plus important pour les jeunes filles. Evidemment…

Kirino, dans un roman narré successivement par ses différents personnages principaux, nous donne à voir, sans esbrouffe, ni effets appuyés, un monde d’adolescents qui se refusent ou s’interdisent de rentrer dans un monde qu’ils considèrent comme, à la fois, effrayant, méprisable ou étranger à leur propre univers.

En effet, chaque protagoniste paraît avoir de bonnes raisons de repousser ce monde des adultes dans lequel, quoi qu’il en soit, ils sont bel et bien sur le point de pénétrer. Là, une vie familiale qui ne tient on ne sait trop comment face à un adultère que seuls les parents sont persuadés de parvenir à cacher à leur fille, ici, un deuil impossible à faire, plus loin, un sentiment de culpabilité qui ne demande qu’à se révéler.

Finalement, à travers ce récit qui s’apparente à un « road movie  à cinq », Kirino nous parle non seulement de la jeunesse japonaise en apparence sage et obéissante mais aussi, et cela semble essentiel pour nous, de la dissimulation. De toutes les dissimulations: des personnalités, des envies, des événements. De la petite cachotterie de jeune fille qui ment à ses parents à l’occultation de pans de vie entiers aux yeux des autres – comme les déambulations nocturnes et sexuelles de Kirarin par exemple -, Kirino les envisage toutes dans ce roman.

Ce qui met mal à l’aise, mais qui fait aussi de ce livre un objet marquant malgré une certaine forme d’indolence, c’est que la violence endormie se déchaîne de façon en apparence inexplicable pour mieux replonger dans le sommeil… Troublant comme pervers tant le caractère de chacun de ces adolescents dissimule une part de ténèbres souterraines.

Terriblement troublant également par ce ton vraisemblable adopté par l’auteur, le Vrai monde n’en fait jamais trop, y compris dans le récit du meurtre que le Lombric nous livre avec une froideur glaçante. Les amateurs de « gore » en seront pour leurs frais…

Au final, On ne saurait que trop vous recommander la lecture de ce Vrai monde. En regrettant, néanmoins, qu’on ait eu droit à une traduction de traduction.

Le vrai monde (2003) de Natsuo Kirino (trad. Vincent Delezoide d’après l’anglais), Seuil Thrillers (2010), 212 pages

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~ par cynic63 sur 26/03/2010.

8 Réponses to “Desperate youth…”

  1. ça fait un bout de temps qu’on me conseille Kirino, et la dernière phrase justifie pleinement pourquoi je m’abstiens : je n’aime pas le gore, le sanguinolent. Alors, certes, je passe à coté de quelques trucs, mais il faut bien aussi que je me protège. Ceci dit, c’est un bel article qui donne envie de le lire … mais je vais m’abstenir.

    • Merci.
      J’ai dû mal m’exprimer: il n’y a pas de gore dans ce livre (le meurtre est rapporté de manière froide, violente mais pas gore du tout). C’est plutôt de la violence sourde qui transparaît dans ce roman

  2. Non Pierre, même quand Kirino Natsuo lorgne du côté du gore, comme dans « Out », ça n’en est pas. Ou disons que la profondeur de son approche de la réalité nippone autorise son emploi, qui n’a jamais rien de gratuit.

    Le dispositif d’écriture est tel, d’ailleurs, que la lecture est toujours au niveau symbolique, tant ses personnages et ses situations sont métaphoriques.

    C’est son décryptage de la réalité de la violence, beaucoup plus subtil que dans la quasi-totalité de la production littéraire noire ou polardière (parce que montrant le saisissement par elle de personnes ordinaires) qui met le plus mal à l’aise, évidemment. On préfère toujours voir les monstres de l’autre côté de la barrière.

    • Assez d’accord avec toi. Ce qui me frappe le plus, c’est ce côté lancinant qui, en fait, rend l’ensemble encore plus inquiétant. Une sorte de petite musique sourde…Subtil

  3. voilà une lecture pour moi! je suis sur la fin du Dresseur d’insectes, très sympa finalement (au delà de la page 70), drôle et énergique.

  4. Très très intéressant. Je ne connais absolument pas la littérature « noire » asiatique (est-ce qu’on peut le présenter comme ça ?). Bref, c’est très tentant !

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