Chouchen Brothers…

Direction la Bretagne profonde avec Claude Bathany qui nous « offre » avec Country Blues un voyage chez Péquenot Land…

Il ne se passe jamais grand chose dans cet endroit reculé des Monts d’Arrée et la vie est bien monotone entre bistrots tristes, fermes isolées et familles à moitié dégénérées.

Il y a bien eu l’installation, 20 ans plus tôt, d’Etienne Argol et des siens. Une vedette de la chanson qui acquiert l’ancienne ferme des Moullec, une lignée du crû, c’est tout de même un événement.

En bien, dans un premier temps, mais, et cela est moins drôle, aussi en mal à l’occasion du suicide de la star que l’on retrouve pendu dans la grange de la propriété. Un suicide qui va s’avérer avoir affaire avec la disparition de plusieurs gamines de la région, dont on ne retrouvera jamais trace. La chose est vite entendue: Argol était le coupable et n’a plus été capable de supporter ses fautes.

Prostrée, déshonorée, la famille d’Etienne est restée sur place, s’effaçant ainsi au monde.

Les enfants ont grandi: Dany est devenu le type même du « playbol rural », toujours prêt à rendre service aux femmes surtout si elles sont frustrées; Bruno aurait pu être un boxeur correct s’il avait été capable d’affronter son agoraphobie; Cécile assume à peine son homosexualité que tout le monde cependant connaît eu égard à ses manières très masculines…C’est à se demander si la mère, atteinte d’un Alzheimer déjà bien avancé ou Lucas, attardé qui ne s’exprime qu’à travers la marionnette qui ne quitte jamais son bras, ne seraient pas les plus heureux, enfermés qu’ils sont dans leur univers intérieur les rendant étrangers au bourbier qui risque de les engloutir tous…

Face à cette famille frappée d’infâmie, on retrouve les Moullec donc. Si ceux-ci paraissent avoir été épargnés par une culpabilité quelconque, cela ne les empêche pas de se traîner un passé bien lourd.

Gildas a proprement disparu il y a bien longtemps avec Clémence, la femme de son frère Didier, laissant à ce dernier le loisir de s’occuper d’Anne-Laure, leur jeune enfant. De toutes façons, ce mariage ne pouvait pas durer et la naissance de la fillette n’allait certainement pas ressouder quelque chose. Evelyne, la soeur, vit dans les souvenirs, non pas de son défunt époux, mais plutôt d’Etienne Argol dont elle est persuadée de l’innocence et qu’elle aurait bien suivi au bout du monde. Vincent, le dernier frère, est désormais à la retraite: Ancien flic, il n’a jamais douté de la culpabilité du chanteur de ces dames mais il ne dit trop rien, se contentant d’observer, de maintenir ce semblant de cohésion qui, on le verra à la mesure de la lecture, n’est qu’une cohésion de façade.

Surtout que l’histoire semble repasser les plats. Pas exactement les mêmes certes mais contenant des ingrédients à l’arrière-goût de passé: Anne-Laure, presque sortie de l’adolescence, a fini récemment par se suicider et Flora, une mystérieuse jeune femme « étrangère » à cette petite communauté disparate et repliée sur elle-même, arrive dans cette campagne rude….

Un bien bon roman que nous live ici Claude Bathany. On respire tour à tour les petites mesquineries, les grandes fractures de l’âme, les secrets nauséabonds, la misère sociale ou sexuelle. Le tout prenant place dans un décor des plus déprimants, boueux, sales. Difficile de s’imaginer autre chose qu’un temps maussade, au mieux, de la pierre noire et des nuages gris à en déchirer le moral des plus solides d’entre nous.

Un roman à la polyphonie maîtrisée qui, outre le fait qu’elle sert parfaitement la narration comme la plongée aux tréfonds des âmes des personnages, a le mérite de casser la linéarité du récit. En effet, la chronologie se trouve souvent bouleversée et le lecteur revit parfois, à des moments éloignés, des événements identiques les entendant par la voix d’un narrateur différent. Un autre angle de caméra modifiant la perception, en quelque sorte.

Un choix judicieux tant le mystère, la vérité sont enfouis bien souvent très loin ou très profondément. Dans le temps comme dans l’espace.

Usant d’un langage sec, servi par une syntaxe percutante et parfois très oralisée, Bathany a tenté, la majorité du temps avec succès, d’adapter son écriture à chacun de ses narrateurs, mimant ici la folie, là la perversion ou encore plus loin la trivialité de personnages bourrus ou déjantés. Malgré quelques (rares) incohérences de langage ou de comportement à certains moments, l’auteur réussit son coup.

Et si, effectivement, on n’a que très peu envie de croiser de tels individus et encore moins de vivre leur vie qui s’apparente à un véritable calvaire, conscient ou refoulé, on saura gré à Bathany de nous avoir livré une histoire solide, terriblement noire, agréable à suivre malgré son côté dérangeant. Du Noir quoi….

Country Blues de Claude Bathany, Métailié Noir (2010), 180 pages

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~ par cynic63 sur 16/03/2010.

8 Réponses to “Chouchen Brothers…”

  1. Les polars ruraux à la française sont souvent bien glauques… elle ne fait pas rêver la France profonde, remarque, l’Amérique profonde non plus bien souvent…

  2. De ce point-de-vue, il y a bien un peu de ça…En tous cas, le roman vaut le détour

  3. J’ai beaucoup aimé aussi.
    Si tu ne l’as pas encore lu, je te conseille aussi Last Exit to Brest, premier roman de l’auteur, dans le milieu musical brestois.
    Et juste une petite correction, si je peux me permettre. On dit « savoir gré » pour « être reconnaissant ». On conjugue alors le verbe savoir comme d’habitude ce qui donne ici « on saura gré » (et non « on sera gré »).

    • Oups…je n’avais pas vu ma faute. Dire que j’étais dans des copies avant: cela a dû m’influencer en mal. Merci

  4. Effectivement, cela parait bien noir, et les autres blogs que j’ai parcourus en disent la même chose. Je l’ai acheté voilà deux mois maintenant. Je vais donc le lire incessamment sous peu.

  5. Beaucoup aimé aussi

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