Flics de banlieue…

Dominique Manotti nous livre un court roman en guise de dernière production. Bien connu des services de police est bref, sec, tendu comme une journée où la violence, sourde ou éclatante, est omniprésente, où les personnages de policiers sont aussi nombreux et divers que leurs motivations respectives contradictoires.

Eté 2005, comme il est écrit dans le Prologue. Une ville de banlieue, Panteuil, créée de toutes pièces par l’auteur, et la vie de son commissariat de police. Son quotidien, sa routine, ses petites et grandes magouilles, ses collusions avec les petits patrons de bistrot bien franchouillard comme avec des gens qui comptent bien plus en haut lieu. Mais, et c’est là qu’il ne faut pas s’y tromper, on n’est pas dans un roman policier dont l’épine dorsale serait le travail de ces flics de la rue ou encore la protection de la veuve et de l’orphelin.

Le quotidien de ces flics, Manotti le relate avec froideur, distance et une objectivité qui ne rend que son roman que plus inquiétant. Du flic pourri qui exploite pour son compte personnel les prostitués est-européennes à celui dont les rêves se résument à une farouche volonté de retour à l’ordre, le vrai, en passant par l’agent de base qui recueille les plaintes, mais pas trop car statistiques obligent, il faut être mesuré en tout, l’auteur nous plonge dans une réalité complexe où conflits d’intérêts, honnêteté ou corruption, sens de l’Etat ou sens des affaires s’entrechoquent dans un mouvement de perpétuelle contradiction.

Le Muir, la Commissaire, ambitieuse jusqu’à en transpirer, cynique et peu regardante sur les moyens de parvenir à ses fins, dirige cet « univers ». Membre de ce qu’on peut appeler un « think tank  » que le Ministre de l’Intérieur a constitué en vue de l’élaboration de son programme pour la campagne présidentielle à laquelle il compte bien participer (mais non, ce livre est une fiction…), cette fille d’un ancien officier de la guerre d’Algérie semble avoir tout compris: si seulement les chiffres de la criminalité du secteur dont elle est responsable pouvaient baisser, et surtout fortement, cela ne pourrait que dynamiser une carrière que d’aucuns, hauts placés évidemment, jugent déjà plus que prometteuse. Heureusement, les occasions de briller, de faire preuve de toute l’autorité nécessaire ne vont pas manquer à ses troupes. Surtout que certains flics n’attendent que cela. Peu importe les bavures, les arrestations sommaires ou les immeubles dégradés en feu…Tout cela a une utilité, une nécessité telle que les franchissements de ligne blanche peuvent être tolérés.

Au milieu de tout cela, on retrouve des Bleus, Isabelle et Sébastien, sincèrement convaincus de leur rôle non seulement de protection de la population mais du caractère juste de ce qu’ils font. Ils sont pétris de bonnes intentions, entendent faire de leur mieux, voire même changer, à leur petite échelle, tout ce qu’il y a de condamnable au sein de l’Institution elle-même. Ils ne sont pas au bout ni de leur peine, ni de leurs (dés)illusions…

Noria Ghozali, membre des RG, entend bien, en observatrice intelligente et discrète, mettre fin à ces petits arrangements avec la loi. Elle est persuadée que, derrière les murs de ce commissariat, se trament des choses qu’il faut absolument arrêter au plus vite. Question d’Honneur et d’Equité.

Et puis le monde extérieur au Commissariat: les grands ensembles, le désoeuvrement du prolétariat moderne, souvent pourri lui-même, parfois simplement pauvre, à l’image de ces Maliens qui squattent un immeuble insalubre, mais cherchant à s’en sortir.

C’est peut-être tout cela qui fait que j’aime beaucoup ce qu’écrit Dominique Manotti. Cette neutralité de ton, ces phrases sèches qui ne vous frappent pas directement en pleine face mais qui vous en déposent une sans qu’on s’en aperçoive. De même, elle fait preuve d’ un art de la narration maîtrisé, en dépit d’une intrigue famélique,  à un point tel que le lecteur suit cette cohorte de personnages, passant de l’un à l’autre à une vitesse vertigineuse,  sans jamais se perdre. Moins brutale peut-être que dans Lorraine Connection qui, de ce point-de-vue, m’avait un peu fait penser à David Peace, Manotti n’en demeure pas moins tout aussi efficace et prouve encore une fois que faire de la littérature engagée ne signifie surtout pas écrire un tract édifiant et redondant.

Bien connu des services de police de Dominique Manotti, Gallimard/Série Noire (2010), 210 pages

Publicités

~ par cynic63 sur 03/03/2010.

21 Réponses to “Flics de banlieue…”

  1. Il est dans mes tablettes..

  2. J’avais adoré Lorraine connection, donc celui-ci va être lu très prochainement

    • Moi aussi j’avais adoré Lorraine Connection. Celui-ci est peut-être un peu plus « sec » mais tout aussi bien

  3. Ouais, super. J’ai mis un coup de cœur sur celui là ! J’adore Manotti, son style, son analyse de notre société, sa façon de construire les intrigues.

  4. D’accord avec ta dernière remarque! mais tu sais D.Manotti, elle adore Ellroy, ELLE!

    • Je sais. On a tous ses moments de faiblesse….même les grandes écrivains!!!! (j’aime pas dire « écrivaines »)

  5. Ah! ah! coquin tu t’en sors bien…pour cette fois!

  6. Ah, Ellroy…
    Je viens de publier sur le blog l’interview de D. Manotti que j’ai rencontrée le mois dernier et tiens, je vous cite un extrait :
    « Prenons le cas Ellroy : le fait qu’il soit un homme de droite ne me gêne absolument pas. Je garde mon autonomie par rapport à ce qu’il écrit. Qu’est-ce qu’un grand écrivain ? C’est quelqu’un qui emmagasine et qui restitue tout un niveau du réel. Dans ce qu’il charrie, moi je choisis ce que j’aime ou pas, ce que je comprends ou non, j’interprète, bref je fabrique ma lecture d’Ellroy. « 

    • J’ai lu l’entretien jeanjean…qui est d’ailleurs excellent, bien mené et très instructif. Bravo et merci de nous en avoir fait profiter!!!!

  7. Salut,

    Comme je suis un gland, je ne trouve plus ton mail direct …
    Est-ce que je peux utiliser le premier paragraphe de ton papier (en citant la source of course) pour la fiche de Manotti à paraître sur le blog de Toulouse Polars du Sud (elle sera là en octobre) ?
    Si oui, veux-tu être aacrédité sous ton pseudo, ou sous ton nom ?

    A bientôt.

    J-Marc

    • Bonjour Jean-Marc.
      Je vais te renvoyer mon mail direct (mais …par mail bien sûr!!!)
      Tu peux utiliser tout ce que tu veux de mon papier. Je te fais confiance pour citer la source (j’apprécie que tu me demandes cependant…j’ai eu quelques petits « bugs » avec certains éditeurs carrément à ce sujet).
      Tu peux citer nom ou pseudo. Pas de problème. Les deux si tu veux.
      Christophe

  8. Bizarrerie de ton hébergeur, ton échange avec J.Marc est arrivé sur mon compte Gmail, oups j’ai tout détruit, changé de disque dur et finalement je vais coller mon PC à la poubelle!

  9. Je suis en plein dedans, ça se lit très/trop rapidement mais c’est sacrément bien vu ! J’ai adoré la scène où un simple « contrôle » de papier vire à la guérilla urbaine complètement loufoque (en même temps tragique), bref du tout bon ! J’aime aussi l’ambiguité des personnages, comment la police fait en sorte de masquer la réalité pour faire plaisir au Ministère de l’intérieur… Ca sonne très crédible en tout cas.

    • Tu peux écouter Manotti sur le podcast de « Cercle polar » sur télérama et lire son entretien sur le blog de Jeanjean « moisson noire ». Elle dit, entre autres, que tout ce qu’elle rapporte dans son roman s’appuie sur des faits réels qu’elle a « synthétisé » en quelque sorte

  10. Il faut avoir la politique de ses moyens et les moyens de sa politique. Le gouvernement est confronté depuis des décenies à une véritable impuissance, qui fait que nos chères banlieues vivent dans un état de non droit, que nos prétendus citoyens se livrent impunément au trafic de drogue, au trafic d’armes, quand ce n’est pas au trafic de prostitution. La République est litéralement bafouée et les honnêtes citoyens sont les victimes de tous ces trafics, qui échapent à la loi et au fisc. La Révolution devra un jour être envisagée contre cette injustice flagrante.

    • D’un autre côté, effrayer le bon peuple avec des reportages genre descente dans les immeubles, lui parler du karcher et d’insister sur le répressif n’est pas la solution. Quand on voit les « valeurs » véhiculées par les néo-cons, il ne faut pas s’étonner de voir ce qui se passe dans les banlieues. Et puis, l’économie parallèle qui règne dans les quartiers permet aussi de contrôler les populations: tant qu’elles se démerdent avec la vente de came, ou autres produits, elles ne vont pas hurler contre les inégalités sociales entretenues par un certain système dont notre cher président est le héraut. De là à dire que ça arrange tout le monde…

  11. Certaines réactions BC-BG, de gens bien propres sur eux, me dépriment.
    Comment peut-on penser que la violence et la répression resolvent tout?
    J’ai 25 ans, je suis blanche, française de souche et fortement diplômée.
    La France d’aujourd’hui me dégoute. Ce tout-répression me brise. Je ne sais pas comment des gens comme l’auteur de cette note parviennent à garder courage.
    Je quitte ce pays dans quelques mois, et je n’en suis pas fachée.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :