Coule la Seine…

Premier roman d’Ingrid Astier, mais pas premier ouvrage car la dame a déjà publié des livres de…cuisine, ce Quai des enfers est à la fois un roman de procédure, un roman-hommage (à la Seine) et un vrai thriller bien sanguinolent avec psychopathe terriblement tordu.

C’est la période de Noël et, parallèlement à cette période de fêtes, les dessous de la réalité sont froids, glaçants même. La Brigade Fluviale de Paris effectue une patrouille nocturne le long de la Seine qui, en cette période, est encore plus sombre, trouble et mystérieux. Une patrouille de routine avec, en arrière-plan, l’angoisse permanente d’une macabre découverte au détour d’un des nombreux ponts du fleuve. Tout se passe bien jusqu’à une vision étrange: une barque amarrée au pied du 36, Quai des Orfèvres. Les homme s’approchent et découvrent, drapée comme dans un linceul, le corps d’une jeune femme à la beauté étonnante. Aucun indice quant à son identité mais, laissée à l’image d’un signe, une carte de visite: celle d’un des plus grands nez des parfumeurs parisiens, Camille Beaux, qui se trouve, en outre, être un ami personnel de Jo Desprez, un ponte de la Crim’.

Très vite, l’identité de la morte est révélée: c’est Kéa Sambre, une mannequin en vue, qui, en outre, flirtait avec les milieux du rock indus’ et, de plus, était une proche de l’une des imminences les plus reconnues de l’art, Jim Troppman, un individu fantasque et décalé. Les policiers n’ayant donc pas grand chose pour se lancer sur la piste du tueur, le moindre détail, même infime ou insignifiant, peut leur indiquer la direction à emprunter. La traque commence alors, une longue traque faite de supputations, de réflexions multiples, de visites à des proches, ou du moins des connaissances, de la victime, de fausses pistes et de longs détours. D’autant que Kéa se révèle avoir eu un passé lourd de sens et qu’elle ne sera pas la seule sur la liste des femmes fatales retrouvées mortes sur les quais…

Beaucoup de personnages dans ce premier roman poids mi-lourd: Des flics du 36 tous étonnants et bien typiques, à commencer par Desprez dont les goûts culinaires comme culturels sont bien définis; des membres de la Brigade Fluviale, tous mues par un amour de la Seine et qui, pour certains, luttent contre leur peur des secrets du fleuve (une superbe scène d’entraînement dans les eaux de la Seine montre bien la difficulté et l’angoisse des plongeurs) en accomplissant leur mission.

Des protagonistes de second plan, mais pas inintéressants à l’image de ces pêcheurs, dont on apprend qu’ils surveillent autant les berges que les eaux troubles du fleuve de la capitale, ou encore, de Line Letdaï, directrice de l’Institut Médico-Légal qui, sous une apparente froideur, ne se sent pas moins concernée par ce qui a amené les défunts sur sa table d’autopsie.

Et ainsi de suite, avec l’univers de la nuit underground, des mannequins, du milieu artistique d’avant-garde ou branché.

C’est donc un premier effort très ambitieux qu’Ingrid Astier nous propose ici. On ne peut que saluer cette volonté de placer tout de suite très haut une barre sans saut préalable.

Je serai cependant très réservé quant à mon jugement. Nuancé en tous cas…

Si la galerie des personnages, comme je le disais précédemment, est très bien garnie et si les portraits sont bien brossés, on se sent parfois un peu extérieur à ce qui leur arrive, un peu détaché eu égard à ce qu’ils vivent ou ressentent. Pour le coup, on est au diapason de l’atmosphère froide du décor…

La structure est impeccable: le récit, l’intrigue, les retournements de situation (jusqu’à l’ultime, magistrale), les descriptions évocatrices sont présentes ici. Visiblement, Ingrid Astier a travaillé, remisé son ouvrage jusqu’à atteindre la perfection à ses yeux, à commencer par la somme de connaissances qu’elle a amassée sur l’art ou, même, sur la faune aquatique de la Seine…

Ceci dit, l’ensemble a peut-être un petit goût de trop. En un mot: c’est trop bien fait.

Etonnant? Peut-être mais j’ai eu, bien souvent, l’impression que l’ensemble était « surécrit »: trop de dialogues forcés, trop de détails sur la médecine légale ou encore les techniques des parfumeurs (et je ne parle que de ces deux points), trop de vocabulaire châtié dans la bouche de personnages qu’on s’attend parfois à utiliser un langage plus « trivial ». En outre, et dans le même ordre idée, si j’aime les romans truffés de références, de renvois à d’autres auteurs, musiciens ou artistes, ici, et contrairement à ce qu’on peut constater chez Ken Bruen, on a le sentiment désagréable que tout cela est gratuit, balancé parce que l’auteur a une petite liste qu’elle a absolument à placer. Bref, cela arrive un peu de manière là aussi…forcée.

En conclusion, j’aurais aimé en dire vraiment du bien tant on sent que la grammaire noire est maîtrisée chez Ingrid Astier. Peut-être faudrait-il qu’elle s’éloigne un peu des codes et qu’elle élague son propos. Une auteur en tous cas à suivre car, au risque de me répéter, les écrivains qui ne donnent pas dans la facilité, la banalité ne sont pas légion.

Quai des enfers d’Ingrid Astier, Gallimard/Série Noire (2010), 400 pages

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~ par cynic63 sur 18/02/2010.

2 Réponses to “Coule la Seine…”

  1. On a bien eu le même sentiment. Beaucoup de bonnes choses mais trop propre, trop appliqué, trop de tête pas assez de tripe pour résumer trivialement.

    • Et oui, nous sommes d’accord: ça manque de « tripes » comme tu dis. Ce livre veut trop bien faire. Bon séjour en Argentine!!!

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