Chaud et froid…

Sixième volume des aventures du placide commissaire islandais Erlendur Sveinsson, toujours admirablement traduit par Eric Boury, cette Hypothermie (titre français absolument excellent), et c’est de circonstance, vous glace le sang mais ne vous laissera pas, à coup sûr, froid…

Karen appelle, en larmes, la police: elle vient de découvrir pendu à la poutre du salon du chalet de vacances de Maria, son amie proche qui lui avait prêté le lieu pour le week end, le corps de cette dernière. Dépêchées rapidement sur les lieux, les forces de l’ordre ne peuvent que constater le décès de Maria et n’ont absolument aucun doute sur les causes de celui-ci: la femme s’est suicidée. La défunte demeurant dans une banlieue assez cossue de Reykjavik, l’affaire est confiée à la police de la capitale et c’est Erlendur qui est chargé de rencontrer Baldvin, le mari, pour une entrevue somme toute de routine après une telle mort. Maria, qui avait accompagné pendant plus de deux ans Leonora, sa mère, atteinte d’un cancer jusqu’à l’ultime étape de sa maladie, était déprimée: la fin de la relation quasi-fusionnelle avec cette mère l’avait plongée dans un profond désarroi, doublé d’une crise existentielle: Maria avait perdu tout repère et s’évertuait depuis de longs mois à recevoir un signe de l’Au-delà. Leonora se manifesterait auprès d’elle si une existence post-mortem était une réalité.

Erlendur, suite à une visite de Karen, qui lui confie une étrange cassette audio, va alors se lancer, discrètement, officieusement, à la recherche d’une vérité, sans a priori quant à sa nature, mais dont il sent qu’elle dépasse les apparences. Surtout que Maria avait déjà été marquée par la mort accidentelle de son père alors qu’elle était encore une enfant: il s’était noyé dans le lac situé face à ce même chalet et Maria aurait tout vu…Evidemment, comme habituellement chez Indridason, ce n’est que la première découverte d’une infime partie d’un iceberg dont la face immergée se révélera être, effectivement, la plus massive…

Outre la construction qui, tel un mécanisme dont les rouages s’imbriquent parfaitement pour tourner à plein régime, est mise au service d’une intrigue bien plus complexe qu’il n’y paraît à première vue, Indridason, dont on connaissait les qualités de conteur, continue à explorer les thèmes qui lui sont chers: le passé refoulé, l’impossibilité de « communiquer » avec ceux qui nous sont proches, les secrets pesants ou encore les non-dits anciens ou récents qui plombent littéralement l’existence.

Si la nature pour le moins sauvage de cette île de l’extrême nord de l’Europe, occupe toujours une place de choix, l’auteur islandais a cependant resserré ses descriptions: le style est beaucoup plus percutant, la musique de sa prose est plus rapide.

Dans le même ordre d’idée, tout est beaucoup plus vif, direct, moins retenu. En effet, dans la relation qu’entretient Erlendur avec ses enfants comme dans sa façon de mener l’enquête, d’interroger les acteurs d’un drame qui est bien moins simple qu’un banal suicide suite à un deuil impossible, Indridason prend moins de détours, de précautions que dans les précédents volumes. Cela ne peut qu’éviter l’essoufflement d’une série que, pour ma part contrairement à d’autres, je n’avais pas senti, notamment dans Hiver arctique, la livraison précédente.

Pour finir, si les acolytes habituels d’Erlendur, comme l’horrible Sigurdur Oli ou la touchante Elinborg, n’entrent absolument pas en piste ici – enquête parallèle oblige -, il n’en est pas de même de l’ex-femme du commissaire, notamment lors d’une scène toute en violence sourde et retenue qui exsude toute la rancoeur ancienne qui ne tarira jamais…

Si ce volume s’inscrit moins dans l’Histoire comme L’homme du lac ou les réalités sociales de l’Islande contemporaine comme La cité des jarres ou, encore une fois, Hiver arctique, il sonde le permafrost de l’âme humaine et on retrouve, avec une subtile nuance néanmoins, le goût prononcé de l’ex-journaliste pour les douleurs enfouies, le passé qui torture ou l’oubli qui ne veut pas paraître.

Enfin, si Erlendur demeure un « taciturne et solitaire » personnage, on ne peut pas dire que ses efforts entrevus tout au long de la série soient restés vains: il s’améliore, parle, secoue même les acteurs du drame, ne lâche jamais l’affaire, tel un Colombo scandinave. Et puis, même 30 ans après, à travers la traditionnelle intrigue secondaire et parallèle,  il va au bout. Une belle abnégation et un acharnement à tenir ses promesses, à ne pas classer les affaires irrésolues qui ne peuvent que nous le rendre de plus en plus sympathique. On attendra donc le suivant tranquillement, calmement et avec sérénité.

Une très belle analyse de Philippe:http://polars.cottet.org/K/hypothermie.html

Hypothermie (Harðskafi, 2007) d’Arnaldur Indridason (trad. Eric Boury), Métailié Noir (2010), 295 pages

Hypothermie

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~ par cynic63 sur 16/02/2010.

13 Réponses to “Chaud et froid…”

  1. Je viens juste de le commencer, hier soir. Avec Arnaldur, j’hésite toujours entre dévorer et déguster. Ton article me donne envie de m’y replonger très vite!

  2. D’accord sur tout ! Atypique dans la série, donc difficilement comparable aux autres, bien meilleur à mon gout que Hiver Arctique (on en avait discuté à l’époque sur un blog), un portrait doté d’une réflexion intéressante autour du personnage de Erlendur. En un mot, super !

    • Meilleur que le dernier oui (mais qui a, selon moi, aussi ses qualités). A voir ce que réserve la suite mais ça s’ouvre, ça évolue. Donc, ce n’est pas avec ce titre que j’en resterai là…

  3. C’est vrai, tu as raison de le souligner, Erlendur est plus volontaire dans ces deux affaires mais je crois que toutes les deux le touchent au plus près. J’ai beaucoup aimé que l’enquête soit finalement en arrière du propos et c’est peut-être ce qui donne cette sensation qu’Erlendur se livre plus alors que tout reste finalement assez lent, mais plus en profondeur sans doute.

    Je continue de penser que père et fille sont deux personnages fantastiques et émouvants dans leur simplicité, leur gaucherie à s’aimer, leurs beaux silences. C’est vraiment pour ce couple que je me passionne pour cette œuvre et je crois que c’est pour ce couple qu’Arnaldur écrit…

    • Oui,elles le touchent, je suis entièrement d’accord. Mais à propos du rythme, même si on n’est pas dans la furie de Bruen ou de Peace (par exemple…et j’exagère volontairement), peut-être que ce sont les dialogues qui m’ont semblé occuper plus de place que d’habitude (mais ce n’est peut-être qu’une sensation) ou encore ces pages en italique qui me font dire que c’est plus rapide ou tendu.
      En tous cas, la fin annonce une nouvelle étape (un peu comme avec Marion dans le précédent volume). Des choses se terminent et d’autres s’amorcent.
      Et je souscris, pour finir, à ce que tu as également écrit

  4. Très belle chronique. Je pense qu’il y a effectivement plus de dialogues dans cet épisode, du moins c’est aussi l’impression que j’ai eu.
    J’ai bien aimé l’analyse du vent sombre également.

    • Merci. Content que tu aies apprécié. Et surtout, satisfait que le livre fonctionne bien (pour l’auteur et le traducteur)

  5. J’avais envisagé de lire ce livre un peu plus tard, mais après le billet de Philippe et le tien…je craque. Surtout si Erlendur commence par trouver du sens à sa vie et si grâce à Eva Lind il peut enfin vivre un amour partagé. Je ne me suis jamais vraiment « remis » de la lecture de « la femme en vert » un roman hors de toute classification où le personnage d’Erlendur tend à l’universel. Bravo aussi pour l’éloge à Eric Boury; il faut dire qu’il a un bon maître en la personne d’Éric Boyer qui a fait connaitre les sagas Islandaises au public français.

    • Bonjour Jean-Claude.C’est vrai que « la femme en vert », ce fut aussi un sacré choc pour moi (même si j’avais commencé par « la cité des jarres » qui déjà…). Est-ce qu’Erlendur trouvera? Il faudra attendre mais c’est vrai que j’aime ce personnage, ses contradictions ou ses forces (j’admets: il faut chercher). En fait, j’aime tous les volumes, plus ou moins certes…
      Eric Boury travaille avec passion. Il mérite nos encouragements et il n’oublie jamais de remercier son « maître » comme tu dis…

  6. Bonsoir à toi! ok avec ce qui précède; il n’y a que les 2 derniers que je n’ai pas lus.Je dédie au camarade Erlendur ce passage de James Sallis dans « Bois mort »
    ..se laisser aller est la clé, le secret que personne ne vous révèle.Dés le premier jour de votre vie les choses commencent à s’empiler autour de vous: besoins, désirs, peurs,dépendances,regrets, occasions manquées.Elles sont toujours là. Mais on peut en faire ce que l’on veut. les faire reluire et les disposer sur une étagère. Les entasser derrière la maison près du saule pleureur.Les trainer jusqu’à la véranda et s’asseoir dessus.
    Espérons que notre commissaire trouve sa véranda.

  7. Il serait peut-être temps que je me lance dans les polars islandais…

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