Come closer…

Petite descente dans l’Hadès personnel avec Viens plus près de Sara Gran. Petite, pas sûr car l’impression laissée à la fin de la lecture de ce roman n’est pas anodine.

Amanda est une brillante jeune trentenaire en pleine réussite: elle travaille comme architecte dans un cabinet en vue, elle est mariée à Ed, qui lui aussi, occupe un emploi des plus intéressants. Le couple habite un loft qu’il a réussi à acquérir à un prix défiant toute concurrence dans un quartier, certes désolé mais certainement promis à une renaissance brillante, de la grande métropole (dont on ne saura jamais le nom) où ils résident. Ils sont heureux, beaux et brillants: le parfait couple de petits bourgeois libéraux et modernes tel qu’ il en existe aux Etats-Unis comme en France.

Seule ombre à un tableau quasi idyllique, les choses commencent à se dérégler autour d’Amanda: quelqu’un repasse derrière ses plans au bureau, les manies d’Ed qui jusqu’alors la faisaient doucement sourire lui deviennent de plus en plus insoutenables, les « amis » de ce même Ed insupportables. Pour couronner le tout, des bruits incongrus se font entendre à l’intérieur de l’appartement.

Heureusement, pour la soulager un peu, Amanda rêve: elle revoit son ami imaginaire de l’enfance ressurgir et l’envelopper de sa tendresse protectrice. Une amie qui a grandi, qui a vieilli comme elle, qui est devenue une femme d’une beauté envoûtante. Naama, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, se fait de plus en plus présente, ne se contentant plus d’habiter les nuits d’Amanda mais aussi ses jours, allant même jusqu’à sembler parler à travers elle. Une impression de dépossession du corps comme de l’âme de la narratrice qui, au fur et à mesure qu’elle se précise, s’accompagne d’un dérèglement du monde extérieur aux yeux d’Amanda.

Réglons tout de suite une question: On a le très fort sentiment de s’être fait embarqué dans un roman fantastique qui, excusez les références pompeuses, colle parfaitement avec les critères du genre tels que Todorov les théorisaient. En effet, oui, le lecteur hésite face à ces portes de la perception qui tombent. Oui, encore, il lui arrive de se demander si Amanda n’est pas réellement possédée. Oui, toujours il peut pencher vers une interprétation rationnelle (une folie à tendance schizophrène) ou opter pour une lecture irrationnelle (le récit d’une possession) car toutes les péripéties peuvent se lire selon ces deux hypothèses.

Oui mais, il n’y a pas que cela.

Sara Gran parle avec des mots simples, dans une langue sèche et précise, de la descente, de la chute, de la ruine d’une personne qui, cédant à son double noir, pense se libérer de tout ce qui entrave son désir légitime de bonheur comme ses pulsions les plus honteuses. Est-ce cette langue presque neutre qui rend ce livre si inquiétant? Chacun en jugera.

Tout l’art de Sara Gran réside en cela, en cette réussite d’un livre parfois transgenre, qui ne cède jamais à l’excès, ni au sanguinolent malgré la violence de certaines scènes, mais véritablement noir dans ce qu’il rapporte du naufrage de cette jeune femme promise à une vie tranquille et agréable, qui sent que tout lui échappe, qui tente de lutter, de se convaincre que tout est encore possible, que ce n’est rien, que ça passera. Le tout rédigé dans un crescendo presque imperceptible mais terriblement efficace…

Un roman que je ne peux m’empêcher, en ce qui concerne le fond,  de rapprocher du chef d’oeuvre que fut en son temps Le Horla, texte majeur qui relatait si bien cette invasion du Démon (de nos Démons?) qui petit à petit nous ronge.

Viens plus près (Come closer, 2003) de Sara Gran (trad. Françoise Smith), Sonatine Editions (2010), 183 pages

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~ par cynic63 sur 21/01/2010.

10 Réponses to “Come closer…”

  1. Son premier livre « Dope » aussi chez Sonatine m’avait un peu déçu, disons que le livre était ensenssé et annonçait un polar avec un retournement, un twist, un truc comme ça à la fin, et puis au final pas grand chose, le livre n’était pas mauvais loin de là, mais tout ça pour ça. Je me laisserais tenter à l’occasion par ce second livre traduit chez nous, l’avantage c’est court et comme tu le dis c’est bien écrit, avec des mots simples Sara Gran fait ressortir quelque chose. A suivre donc.

    • Attention à tous ces effets de buzz….C’est un bon livre, en effet, mais ce n’est pas le chef d’oeuvre annoncé ici ou là.
      Par contre, je suis d’accord avec toi à propos de l’écriture avec les mots simples: les 2 romans semblent donc se rejoindre (je n’ai pas lu « Dope »). Finalement, le plus intéressant est peut-être cette sorte de double lecture (« possession » ou « folie ») que le roman propose, en quelque sorte (comme ce rejet du confort qui tue petit à petit). Par contre, si on n’est pas friand de ce genre, peu de chances d’être touché…

  2. J’hésite à propos de celui-là. J’ai lu un article sur un blog (http://laouleslivressontchezeux.wordpress.com/2010/01/19/viens-plus-pres-sara-gran/) qui m’a considérablement refroidi, alors je me suis dit que je vais lire le précédent avant de me décider.

    • A mon avis, ce qui est bien dans ce livre (outre ce que je répondais à Travis), c’est que c’est un livre assez froid dans sa forme et qui pose quand même quelques questions sur la folie. Mais, ce n’est pas en tête de liste de livres à lire. Je vais aller voir le lien que tu m’as envoyé. A ce propos: merci

  3. Bonjour !
    Le Horla m’est également venu à l’esprit durant cette lecture. Je vous rejoins tout à fait sur l’intérêt de ce bref récit : pas exceptionnel mais induisant un questionnement (ce qui n’est pas si mal). J’avais beaucoup aimé « Dope », où l’on trouve également un personnage féminin pris dans une spirale destructrice… Même si elle semble aimer ses personnages, Sara Gran ne les épargne pas !

  4. La couverture de Sonatine est magnifique!

  5. Bonjour!
    Avec mes collègues lecteurs de polar de la librairie Pantoute (Québec) nous avons monté un petit (pour l’instant!) blogue nommé « Le Blues du libraire ». Je vous en parle parce que mon collègue (et patron) Denis est plutôt d’accord avec vous au sujet de Viens plus près:
    http://lebluesdulibraire.blogspot.com/2010/04/viens-plus-pres-commentaire-de-denis.html

    J’ai découvert ce blogue il y a peu; je reviendrai!
    Merci,
    Stéphane Picher

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