C’est la fin de l’été…

Je comble certaines lacunes en ce qui concerne les auteurs français. L’une d’elles, et pas la moindre, concerne Serge Quadruppani, un écrivain que l’on connaît tous, au moins, de nom.

Première approche avec cette réédition d’un ouvrage de 2000, première impression: Pourquoi avoir tant tardé? Ce petit bijou qu’est Colchiques dans les près ne constitue, à n’en pas douter, que le premier roman d’une longue liste d’ouvrages de ce grand nom du Noir que je lirai.

Septembre 1975, le sud de la France, près de Marseille exactement.

Marie, Simon, Michel et Bruno ont 20 ans et dans ce milieu des années 70, ils s’adonnent à certains plaisirs licites et rêvent du Grand Soir. En rupture avec cette France du début du giscardisme, ils sont à la fois un curieux mélange de révolutionnaires (surtout en paroles), de libertins hédonistes et de fumeurs de joints. Rien de bien grave jusque là. Sauf qu’ils choisissent de passer le Rubicon: ils entendent s’attaquer à l’Hôpital Psychiatrique Régional, s’emparer de l’argent contenu dans ses coffres (la pension des malades en fait) et repartir tranquillement. Cagoulés les compères entendent bien parvenir à leurs fins en comptant sur la peur des fonctionnaires dont ils sont persuadés qu’ils ne risqueront pas leur vie pour l’argent de l’Etat. Simon, armé d’un fusil de chasse à canon scié, menace le chef comptable qui ne cède pas. Pensant, car nos révolutionnaires ne se veulent pas assassins, que l’arme n’est chargée que de cartouches inoffensives, Simon appuie sur la détente. Fin de partie pour l’agent d’Etat zélé…

Les événements s’accélèrent: le groupe prend la fuite, abandonne sa voiture et se sépare. Seul Simon, dont les policiers ont découvert l’adresse dans le véhicule, se fait arrêter. Il ne parlera pas, sera jugé et prendra 20 ans.

Libéré en 1992, Simon va réapparaître dans les vies de Marie et Michel, désormais mariés. Discrètement, sans se montrer, et surtout sans révéler au début qu’il est de retour. Ce qu’il désire: peut-être tout simplement savoir ce qui s’est réellement passé 17 ans plus tôt, si l’un d’eux n’aurait pas, volontairement, chargé l’arme avec de véritables cartouches. Et aussi, comprendre pourquoi on l’a laissé seul, sans nouvelles, sans aucun signe de vie pendant toutes ces années, à croupir en prison, un endroit hors du temps, des hommes et de leurs moeurs civilisées. Enfin, éventuellement, mettre en oeuvre un plan inspiré en quelque sorte par sa connaissance du Milieu. Qui a dit qu’en prison, on n’apprenait rien?

Sauf que Nausicaa, la douce fille de Marie et Bruno (oui, ce fut un peu l’amour libre entre ces quatre-là), adolescente complexe, mélange de jeune fille rêveuse autant que revêche, douce autant qu’acerbe, le touche. Rien de pervers ici: juste de la tendresse de la part d’un homme qui se dit que si les choses n’avaient pas mal tourné….

La force de Quadruppani est incontestablement son style. Pas de phrases chocs, cinglantes ou tranchantes ici. Plutôt de l’emphase parfois, de la tenue toujours. Le romancier est précis dans ses descriptions, comme lorsqu’il évoque la flore et la faune des marais, fait preuve à l’occasion d’un lyrisme bien senti comme d’un langage soutenu lorsque cela s’avère nécessaire. Par exemple, à l’occasion de la plaidoirie de l’avocat général lors du procès de Simon.

Mais cette forme de poésie particulière que l’auteur semble affectionner n’entrave en rien le rythme et l’efficacité qu’un véritable roman noir se doit, à nos yeux, de posséder. Quadruppani se joue, à ce titre, des clichés du genre: des morts violentes, de l’action, de la course poursuite, des coups de gueule et des coups de sang. Tout cela est bien présent dans ce Colchiques dans les prés, et jamais gratuitement.

On a bien affaire aussi ici à de vrais méchants, qui n’ont rien du fantasme du romancier: de l’ancien baroudeur au magouilleur dans l’immobilier en passant par le vieux truand aussi calme qu’inquiétant.

De plus, comment ne pas voir une critique, sous-jacente certes, mais évidente de ces révolutionnaires bourgeois qui se sont empressés de rentrer dans le rang du monde des gens bien, de réussir socialement, de s’assurer un joli petit confort matériel alors que d’autres payaient à leur place?

Pas de cri chez le romancier originaire de Toulon. Juste un regard amère, lucide sur une génération qui continue à légérement s’encanailler et qui s’adonne à des loisirs très tendances. Histoire de combler le vide de ses illusions et de ses petites, ou grandes, lâchetés.

Un romancier qui reprend d’ailleurs tous ses droits en laissant au lecteur le choix de conclure, de choisir le dénouement du drame d’un homme selon son humeur.

Colchiques dans les prés de Serge Quadruppani, Babel Noir (2009), 248 pages

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~ par cynic63 sur 12/01/2010.

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