Le quartier de la fabrique

Direction le sud est de l’Europe avec cet excellent roman de Gianni Pirozzi qui nous emmène pour un voyage vers le Kosovo et son conflit.

1999. La Yougoslavie n’en finit pas de se disloquer dans le sang depuis le début de la décennie. La guerre du Kosovo constitue le dernier soubresaut de l’agonie horrible de cet Etat. Les forces fédérales, majoritairement serbes, affrontent l’UCK, l’organisation kosovare albanaise, et il n’est nulle question de « guerre propre » ici. Alors que Belgrade subit les bombardements des forces de l’OTAN, on se rend coups pour coups dans cette petite province autonome et ce sont, comme toujours en pareils cas, les populations civiles qui paient un lourd tribut. Loin de cette région européenne qui prend des allures d’enfer sur terre, on s’organise pour venir en aide aux albanophones qui subissent ce qui ressemble de plus en plus à un ethnocide.

De Santis, un réfugié italien des années de plomb, est membre d’un de ces réseaux qui, depuis Paris, tentent de soutenir la lutte des Kosovars. Il propose à Rinetti, un militant désoeuvré, mal dans sa vie personnelle qui s’effrite, et à Craven, un travailleur social qui connaît assez bien les moeurs est- européens, de convoyer une cargaison d’armes initialement destinée aux Serbes mais que les autorités hongroises ont réussi à intercepter. L’antenne locale, si on ose dire, des pros albanais ayant fait main basse sur la dite cargaison, il s’agit maintenant de l’acheminer vers le Kosovo, sous couvert d’aide humanitaire grâce à de faux papiers d’ONG, et de la livrer à la minorité subissant les massacres perpétrés par les Serbes. Afin de mener à bien une mission périlleuse mais perçue comme primordiale, Rinetti et Craven sont accompagnés de Paco, un musicien idéaliste, et de Frank, un camé à la limite du psychopathe dont Craven a décidé de s’adjoindre les services tant l’individu ne rechigne pas à la tâche, surtout si tous les coups sont permis.

Rendez-vous est donc pris à Budapest où les quatre sont attendus par un contact qui leur remettra le précieux stock d’armes « oublié » sur une voie de garage d’une gare de la capitale hongroise. Première étape: transférer les « marchandises » des wagons vers des camions car c’est par la route que le voyage s’effectuera. Première étape et premier problème: un contretemps oblige les hommes à différer la prise en charge de la cargaison. Qu’à cela ne tienne. Direction la Roumanie où un autre contact les attend et leur fournira les poids lourds nécessaires.

On n’en dira pas plus sur l’intrigue mais on comprend vite que ce premier grain de sable dans une mécanique apparemment bien huilée en augure de nombreux autres et que, décidément, la route vers le Kosovo est bien longue, surtout lorsque l’on emprunte des chemins de traverse et que des embûches surgissent à des tournants en apparence anodins. On va donc suivre l’épopée de ce quatuor disparate à travers un périple qui le mènera vers sa destination finale.

Pirozzi dépeint avec talent les paysages comme les personnages d’une Europe centrale et orientale qui, en cette fin de XX ème siècle, se retrouve à la dérive économiquement, socialement et humainement. Des rues de Budapest qui essaient de donner le change, en passant par celles d’un Bucarest glauque, portant encore les marques d’un Ceaucescu mégalomane, ou encore des banlieues grises et mornes d’une Sofia bétonnée, l’auteur ne cesse de nous montrer, presque froidement, la tristesse des métropoles de cette partie du continent.

En outre, on s’enfonce, au fur et à mesure de ce voyage particulier, dans une confusion, un doute, un trouble de plus en plus prégnants. On réalise, en même temps que les personnages, la complexité de la situation, des conflits, ouverts ou larvés, et ce qui paraissait limpide – les Serbes sont les « méchants », les Albanais « les gentils » – se révèle être plus qu’un brouillard opaque, tant la corruption, le meurtre gratuit, les vengeances personnelles ou racistes saisissent l’occasion de la guerre pour s’afficher au grand jour. Craven et, surtout, Rinetti continuent malgré cela, mus autant par des raisons idéologiques que plus personnelles, leur étrange voyage qui prend des allures d’initiation ou de révélation, chaque étape constituant un niveau plus ardu à atteindre. On ressent de l’empathie pour ces « héros » qui oscillent entre desperados et militants lucides, êtres cassés et adultes solides.

Si on a aimé la construction de ce quartier de la fabrique, notamment son début superbe fait de changements de lieux et de temps, on a aussi apprécié les pages consacrées, sous forme de lettres, aux récits des différentes victimes de cette tragédie européenne que fut la guerre du Kosovo. Des victimes qui, venues chercher refuge en France, n’ont pas toujours trouvé l’asile qu’elles espéraient.

Pour finir, et ce n’est pas la moindre qualité de ce roman, Pirozzi nous rappelle que de tous les peuples de cette mosaïque balkanique, le plus honni, le plus maltraité, le plus oublié, y compris par les Occidentaux, fut le peuple Rom à qui on fit sentir, là-bas comme ici, qu’il n’est nulle part chez lui.

Le quartier de la fabrique de Gianni Pirozzi, Rivages/Noir (2009), 346 pages

Publicités

~ par cynic63 sur 01/01/2010.

6 Réponses to “Le quartier de la fabrique”

  1. Je connais bien Gianni découvert avec son premier roman : Romicide »..

  2. Très chouette, votre article.
    Beaucoup de nuances et de subtilité.
    Je vois qu’on s’est bien compris.
    Merci beaucoup pour votre soutien.

    A un prochaine fois.
    Gianni.

    • C’est moi qui vous remercie. En tous cas, je suis content de ne pas vous avoir fait dire des choses que vous ne pensiez pas. Continuez ainsi !!!! A bientôt

  3. Bonjour
    si vous aimez Gianni Pirozzi, je vous invite à découvrir une interview de lui à propos du Quartier de la fabrique
    http://www.entre2noirs.com/contenu.php?id_contenu=119&id_dossier=7

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :